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Date : 22 février 2020

Désordre et Unité : Démocratie et Dictature – analyse historique des régimes

Il est souvent bien désagréable de porter critique à la démocratie, non parce qu’on l’estime parfaite, mais parce que l’on sait que d’affreux concurrents tapis dans l’ombre aspirent à la remplacer, à qui on ne voudrait pour rien au monde fournir des armes. Nous les appelons Dictature, Monarchie, Absolutisme ou Autocratie, et par crainte de leur retour nous refusons catégoriquement d’aborder les défauts de notre régime, comme si toute critique de soi-même était nécessairement éloge de l’ennemi.


Moi qui refuse ce refus et accepte l’inacceptable, j’aimerais choisir un argument anti-démocratique récurrent et m’y attarder un instant, ce qui nous amènera à voyager jusqu’au pays du Soleil Levant. À la fin du XIXe siècle, dans le cadre de sa politique de mimétisme envers l’Occident qui caractérise si bien l’ère Meiji, le Japon s’est doté d’une Constitution et d’un système relativement démocratique inspiré de l’Allemagne. Considéré comme un élément essentiel de modernisation, ce bouleversement était une pièce maîtresse de la stratégie nippone qui aspirait à égaler les nations européennes et devenir la première puissance d’Orient, flambeau de la fierté asiatique et modèle pour ses voisins souffrant encore de la tutelle coloniale européenne.


Ce nouveau système, bien que profondément opposé à la tradition japonaise, parvint néanmoins à recueillir un certain enthousiasme dans une frange importante de la population. Les conquêtes militaires dans lesquelles se lança aussitôt l’empereur – autre exemple d’imitation de l’Occident, qui conciliait sans vergogne idéal démocratique et impérialisme brutal – achevèrent de convaincre les Japonais des bienfaits de ce nouveau système, en particulier la spectaculaire victoire contre le géant chinois en 1895 qui plongea le Japon dans une ferveur patriotique extrême.


Mais la situation changea au début du XXe siècle. Heurtée dans les années 20 par d’importantes difficultés économiques, qui furent d’autant plus douloureuses qu’elles faisaient suite à une exceptionnelle période de croissance, la population japonaise se retourna contre la démocratie. Cette dernière, accusée d’être une perversion occidentale indésirable, fut donc éliminée dans les années 30 au profit d’un régime dictatorial. Si l’objectif était de mettre fin à l’imitation systématique de l’Occident, au vu de ce qui se passait en Europe à la même époque, on est en droit de se dire que ce n’était pas la meilleure décision.


L’un des arguments les plus fréquents lors de cette période reprochait à la démocratie de remplacer la belle harmonie confucéenne d’une société unie derrière son empereur par une lutte incessante d’individus égoïstes défendant avidement leurs intérêts les uns contre les autres. L’unité et la paix d’un système autocratique comme celui du Japon féodal auraient donc été détruites par la perversion des barbares européens, dont l’idée de démocratie ne faisait que provoquer le désordre en incitant les citoyens à s’affronter par représentants interposés.


Cet argument peut être généralisé à peu près à tous les pays du monde ayant un passé autocratique. Il serait présomptueux de l’ignorer totalement, et je pense qu’il mérite un examen juste et dépassionné.


Car en effet, en élisant leurs représentants, les citoyens s’engagent bien souvent dans une lutte pour faire valoir leurs intérêts contre ceux d’une partie de leurs compatriotes. Les ouvriers réclament des lois pour assouplir leurs horaires et pérenniser leurs emplois, les contremaîtres d’usines demandent de pouvoir les licencier à leur guise et leur imposer des horaires plus exigeants. Les locataires demandent de durcir les conditions d’expulsion d’un logement, les propriétaires souhaitent les assouplir, les athées ne voient aucun problème aux plaisanteries sur la religion, certains religieux exigent de les interdire… Les représentants de tout ce beau monde s’insultent à l’Assemblée et font campagne auprès du public pour l’inciter à continuer la lutte, c’est-à-dire à voter pour eux. Comment ne pas voir les risques de tensions ?

Les ultra-nationalistes japonais comme de nombreux courants à travers le monde préconisaient un régime dans lequel la loi viendrait directement du Roi, de l’Empereur ou du Guide et s’imposerait à tous comme une nécessité indiscutable, sans souffrir la critique d’un agitateur de foule carriériste et démagogue. Ils pensaient qu’en effaçant l’individu dans la société, on se délivrerait de l’égoïsme et on encouragerait l’altruisme et le dévouement envers la nation. On imaginait alors obtenir des dirigeants désintéressés, incorruptibles, mus par leur seule ardeur à servir le royaume.


Allons, assez de manières, prenons fermement position. Cet argument me semble être une gigantesque illusion. Il faut sacrément ignorer l’Histoire pour s’imaginer qu’un régime autoritaire désamorce l’individualisme et les ambitions égoïstes. La cour de Louis XIV était probablement l’une des plus spectaculaires réunions d’hypocrites carriéristes que la France ait connu. Prêts à toutes les courbettes et à toutes les faussetés pour obtenir les faveurs du roi, ces courtisans auraient dégoûté n’importe quel royaliste du XXe siècle. Des manuels visant à enseigner la flatterie et l’obséquiosité circulaient d’ailleurs dans toute l’Europe. De l’Orient à l’Occident, on trouvait partout de tels personnages, parfois nommés aux plus hautes positions, qui n’avaient rien à envier aux démagogues qui sévissent en démocratie.


Dans une démocratie, les intrigants flattent le peuple pour se faire élire, dans une dictature ils flattent le souverain pour se faire nommer. Y voyez-vous donc la moindre différence ? Ils sont faux et calculateurs dans les deux situations. Que leur accession au pouvoir et à l’argent s’appelle élection ou nomination, qu’ils adressent leurs mensonges à une foule entière ou à un seul homme, ils n’en restent pas moins fourbes ; et l’intérêt du pays est loin d’être leur priorité. Quand le régime change, ils ne font que réorienter leurs manipulations vers la cible adaptée.


Une fois que nous avons dit cela, il reste une croyance à annihiler : celle qui affirme qu’un peuple est moins uni en démocratie que sous un souverain incontesté. Voilà une autre belle erreur ! Si dans le premier cas les citoyens s’opposent les uns aux autres au Parlement, dans le second ils s’opposent devant le souverain ou ses représentants. Au lieu de se tenir l’un en face de l’autre lors de leurs affrontements, ils se tiennent en face du roi. Ils ne disent plus : « Vous avez tort, Monsieur ! », ils disent : « Sire, ce monsieur a tort ». Là encore, est-ce si différent ? Où est-donc l’effacement de l’individualisme ?


Au lieu de demander à leurs élus de soutenir les lois qui leur plaisent au détriment des autres, ils le demandent au Prince. La lutte pour les intérêts de chacun est tout aussi présente. Dans une démocratie, au moins, l’espoir de changer les lois aux prochaines élections dissuade le recours à la violence. Les lois édictées par le Prince, même vénéré comme une divinité, ne pourront jamais réellement faire l’unanimité, et ceux qui parmi ses sujets se sentiront trop lésés se révolteront, comme ils l’ont fait dans toutes les civilisations. L’unité n’est pas plus assurée qu’en démocratie.


En guise de conclusion, j’aimerais juste m’imaginer rappeler aux Japonais des années 20 que l’unité nationale autour d’un Empereur divin dont ils rêvaient tant fut atteinte deux fois dans leur histoire : sous l’ère Edo, pendant laquelle les Tokugawa au pouvoir avaient si peur de leurs seigneurs régionaux qu’ils prenaient en otage leur femme et leurs enfants à la cour du shogun – bel exemple d’harmonie confucéenne, et sous l’ère Meiji, soit précisément celle qui a vu l’Empereur choisir finalement la démocratie


Comme vous avez pu vous en rendre compte, il y a bien peu de régimes démocratiques dans l’univers de CarTylion. Si vous aviez peur que les Créateurs aient quelque chose contre ce régime, vous voilà désormais rassurés !

Découvrez Pierre-Yves du Projet CarTylion. Spécialisé en géopolitique, il travaille à la création de l'univers d'ambiance médiévale fantastique de 3ème Aube.
Société
 

1 réponse sur « Désordre et Unité : Démocratie et Dictature – analyse historique des régimes »

    1. Cet article est l’un des meilleurs articles sur lesquels j’ai lu: Démocratie et Dictature – analyse historique des régimes
      Bisous! 🙂

      Répondre

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